En cours de construction, la chute du viaduc de Barentin.


Si les viaducs de Malaunay ont peu fait parler d'eux, par contre, celui de Barentin fut celui dont la construction suscita certainement le plus de commentaires. Construit sur la vallée dans laquelle est érigée une partie de la ville, il était destiné à réunir les deux collines qui la bordent. Sa hauteur qui allait jusqu'à 32 m , donnait à ce travail une tournure hardie qui avait attiré un grand nombre d'ingénieurs curieux d'admirer toute innovation. On pouvait prévoir l'ouverture de la ligne de Rouen au Havre pour l'année 1846, quand survint un terrible évènement, le 12 janvier 1846 : la chute du viaduc de Barentin. Les 28 piles qui soutenaient les voûtes à 32 m de hauteur s'écroulèrent tout-à-coup, se couchant les unes sur les autres, en écrasant un moulin situé juste au pied. A l'exception des deux culées, une douzaine de piles qui, sur une hauteur de 10 m au dessus du sol, étaient restées à leur poste, l'emplacement du viaduc pouvait passer pour une longue traînée de briques en morceaux, en poussière. On a discuté vivement sur les causes de cet accident et une querelle acerbe s'engagea entre l'opinion Rouennaise et la presse Havraise. Monsieur Locke, ingénieur en chef, publia un premier avis : "il est impossible de déterminer, dès maintenant, les causes de l'accident. L'arche qui s'est écroulée la première est celle sur laquelle avait été placée le ballast. Il est possible que l'inégalité du chargement, faisant porter le poids du ballast sur un côté plus que sur l'autre, ait causé la chute de l'arche, qui aurait entraîné celles+ du reste des constructions. Il est possible que le dégel, en ramollissant le mortier ait contribué à diminuer la solidité de l'arche, ce qui, joint à l'inégalité du ballast, aurait eu pour effet d'en détruire l'équilibre." Cette explication première ne suffit pas à apaiser les esprits. Bien au contraire, c'est avec acidité que la presse répliqua : " Lorsque l'évènement est arrivé, le hasard a voulu que Mr Locke fut à Paris et quand nous disons le hasard, nous sommes dans le vrai, car peu de personnes se doutaient qu'il fut ingénieur en chef du Chemin de Fer du Havre, tant sa présence sur les chantiers a été rare. Si Mr Locke avait suivi les travaux, il ne nous dirait pas que quelques charges inégalement placées auraient pu compromettre la solidité des arches
et que le dégel avait ramolli le mortier. Si quelques charretées de sable suffisent pour détruire les ponts de Mr Locke, la perspective n'est pas gaie. Nous ne sommes pas partisans de la construction exclusive en briques, mais nous sommes persuadés que si les fondations avaient été bien faites, si les mouvements de terrain avaient été surveillés, aucun incident ne serait arrivé, parce qu'il est très possible d'établir des arches de cette portée et que la brique se lie très aisément au bon mortier. Il nous semble qu'un viaduc placé sur une courbe n'est pas établi avec toutes les conditions désirables de stabilité, surtout lorsqu'il s'élève à une pareille hauteur. Les directions de poussées forment des angles obtus au lieu d'être en ligne droite et poussent à l'extrados de la courbe. Enfin, en blâmant les matériaux employés, nous n'avons pas voulu parler de la brique, mais du mortier qui nous a paru fort maigre et de la chaux qui y est fort rare, mais n'est pas de nature à supporter l'humidité. Le viaduc a été construit avec de la chaux grasse qui est excellente lorsqu'elle a pris, mais qui prend difficilement lorsque des maçonneries sont exposées aux pluies." Telle était l'opinion rouennaise, accusée par la presse havraise d'avoir provoqué d'inutiles inquiétudes au sujet des travaux sur divers points de la ligne. Pourtant on trouve sous la plume du chroniqueur de l'Impartial un autre point de vue : " Il n'est sorte de bruits plus ou moins vraisemblables qui ne soient accueillis avec empressement, du moment qu'il a trait au Chemin de Fer du Havre. Selon certains, il ne serait pas de semaine sans qu'un ouvrage s'effondre. Il est fort plaisant de voir ces écrivains pour lesquels les ingénieurs anglais étaient de grands hommes, auxquels on aurait dû élever des statues, leur jeter plus tard la pierre. Les ingénieurs anglais avaient construit avec solidité, promptitude, élégance, le chemin de Paris à Rouen. Dès qu'arrive le prolongement sur Le Havre, arrivent les foudres et les reproches qui succèdent à l'admiration exaltée."

Ainsi, la chute du viaduc de Barentin ravivait-elle la polémique entre les deux villes. La presse rouennaise s'y prenait de telle façon qu'une espèce d'interdit était jeté sur tous les travaux du Chemin de Fer du Havre. La presse havraise prenait le contre-pied et rappelait sagement que, de toute façon, l'exploitation n'aurait pas été autorisée, s'il y avait eu quelque danger. Une autre explication trouvait jour : En lisant la lettre des Ingénieurs Mackensie et Brassey, la cause apparaissait maintenant plus nette. Ces Messieurs écrivait l'Epoque, l'attribue "à la substitution de la base en pierre à la base en briques. Or, c'est par la base que les piles ont manqué. L'entourage a été construit en pierres de taille, mais l'intérieur a été rempli avec des moellons non taillés et non parementés. L'intervalle a été rempli avec du mortier qui a conservé toute son humidité. Qu'en est-il résulté ? La pile pesant de tout son poids sur cette maçonnerie, a occasionné un tassement considérable, des efforts horizontaux se sont produits et ont chassé l'entourage en pierres. De là, chute d'une ou plusieurs piles et chute complète du viaduc." L'affaire, on s'en doute, faisait grand bruit. Le mercredi 4 Mars, le ministre des travaux publics fut même interpellé à ce sujet. Il admit que la chute du viaduc devait être attribuée au défaut de consistance des bases sur lesquelles reposaient les piles gigantesques, ces bases s'étant effondrées sous un poids trop lourd. Il donna tous apaisements sur les autres ouvrages de la ligne, précisant qu'il seraient soumis à des expériences de surcharges avant leur mise en exploitation. Nous avons déjà vu qu'il en fut bien ainsi. Mais pour la reconstruction de Barentin quelles seraient les mesures prises ? En Août 1846, le Sous-Préfet les exposait de cette manière : " Pour assurer la solidité du viaduc, on a rasé jusqu'à la hauteur des socles, les piles primitives dans lesquelles on avait aménagé une ouverture elliptique qui les affaiblissait, puis on les a remplacées par des piles entièrement pleines. De plus, pour prévenir tout écartement des arcades, on a rempli par un massif de maçonnerie l'arcade qui se trouve au tiers environ du viaduc par une seconde qui se trouve aux deux tiers,
en sorte que le monument ne se trouve pas seulement consolidé par les culées des deux extrémités, mais aussi par les autres culées intermédiaires qui divisent en quelque sorte le viaduc en trois sections juxtaposées".Dans tout cela, quelle était l'opinion de Mr Locke ? Parcourons son rapport du 31 Janvier 1846 : "La base en pierre de la pile n° 5, fondée sur pilotis, avait une fissure qui s'étendait depuis le sol jusqu'au sommet de cette base, sur les deux faces. La chute du viaduc doit-être attribuée à la maçonnerie en pierre qui formait la base de la pile. Il n'y a jamais eu d'autres causes apparentes. L'introduction de la pierre a été faite sur la demande expresse des entrepreneurs, contre laquelle il existait en France une prévention particulière et parce que les entrepreneurs n'avaient pas un nombre suffisant de briques pour construire le viaduc en entier dans le temps fixé. Ce n'était pas dans un but d'économie et c'est pourquoi je n'ai fait aucune réserve." On le voit, la chute du viaduc fit couler beaucoup d'encre. Elle fut à l'origine de précautions surabondantes prises sur les autres ouvrages, provoqua la polémique entre les deux villes rivales, mais, en définitive, n'interrompit que provisoirement la construction du Chemin du Havre. Celui-ci fut achevé en Octobre 1846. Cependant, les épreuves trop rigoureuses exigées eurent pour conséquence de retarder l'ouverture de la ligne jusqu'au 20 Mars 1847. Le viaduc avait nécessité l'emploi d'environ 16 millions de briques. Il fut reconstruit en six mois, y compris le temps nécessaire à la fabrication des briques. Le jour de son inauguration, le chroniqueur écrivit à son propos : "on ne sait si l'on n'est pas en présence d'un de ces gigantesques travaux romains dont les ruines sont parvenues jusqu'à nous. Jeté entre deux collines et coupant une vallée remplie d'arbres et de maisons charmantes de propreté, le viaduc semble un morceau d'un cirque immense, s'arrondissant sur 27 arches de 45 pieds, dont celles de l'aqueduc de Marly ne saurait donner qu'une idée éloignée."

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